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7 novembre 2016

Stephen Jarislowsky : Les banques centrales et les taux d’intérêt

Nous vivons dans une période où les taux d’intérêt sont à des niveaux de faiblesse sans précédent. Il y a même des pays, tels que le Japon et certains pays de la zone euro, où vous payez de l’intérêt sur vos soldes bancaires. Il faut faire la comparaison avec des taux d’intérêt de 18% en 1981, lorsque l’inflation était rampante après la formation de l’OPEP qui a provoqué le gonflement des prix du pétrole. À cette époque, l’inflation des salaires en Amérique du Nord entrait en compétition avec la hausse des taux d’intérêt, alors que ni les banques centrales du Canada et des États-Unis ni les politiciens ne pouvaient ou ne voulaient mettre fin à la perte catastrophique de valeur réelle des devises nord-américaines. 

Aujourd’hui, nous n’avons pas d’inflation des salaires en Amérique du Nord à l’exception de quelques poches isolées. Plutôt, les salaires réels sont en perte de vitesse puisque, en raison de la mondialisation, les salaires peu élevés à l’étranger, en grande partie asiatiques, entraînent l’ensemble des coûts salariaux, quoique graduellement, à devenir de plus en plus une seule unité. Ainsi, nos salaires réels élevés perdront progressivement leur valeur réelle, tout en espérant que ceux qui sont peu élevés en Asie et ailleurs commencent à augmenter lentement. Une rémunération de la main d’œuvre plus faible en Amérique du Nord signifie une baisse du pouvoir d’achat et, jusqu’à ce qu’ils soient en équilibre avec ceux payés en Asie, il en résultera une réduction du niveau de vie.   

Les politiciens ne gagnent pas des élections en prêchant de se serrer la ceinture, et les banques centrales, bien que judiciairement indépendantes des gouvernements ou d’une influence politique, devraient essayer de maintenir le taux d’inflation autour de 2%, de maintenir l’emploi et ainsi de suite, grâce à la  « politique monétaire ».

Alors, avec le commerce mondial vient la compétition mondiale, et pour demeurer compétitif, on doit maintenir les coûts aussi bas que possible. Puisque les intérêts sont un coût pour les manufacturiers et les autres employeurs, réduire les intérêts représente une baisse des coûts. En conséquence, les taux d’intérêt ont été coupés.  Doit-on ajouter qu’en période de récession, les déficits des gouvernements augmentent habituellement, ce qui engendre de nouvelles ventes d’obligations? Plus les taux d’intérêt sont faibles, plus les coûts diminuent pour les gouvernements. Avec un taux d’intérêt de 1,3% au Canada et un taux d’inflation de 1,5%, le gouvernement ne paie aucun intérêt en termes réels, et gagne en vérité 0,2%.  Si l’on doit maintenir la consommation, le fait de maintenir les taux d’intérêt à un niveau peu élevé réduit les coûts d’emprunt, tout en minimisant le fardeau pour les consommateurs dont le revenu réel est stagnant. De faibles taux d’intérêt conduisent inévitablement à un accroissement des niveaux d’endettement des consommateurs puisqu’ils permettent un alourdissement de la dette.

Si cette manipulation des taux d’intérêt à la baisse est à l’avantage des emprunteurs, de l’autre côté, elle punit les épargnants, en agissant comme une taxe sur leurs épargnes. Il en résulte un accroissement constant des niveaux d’endettement qui justifiera une récession encore plus profonde et une reprise encore moins robuste. Alors que la population vieillit et que l’espérance de vie s’accroît, la proportion des personnes âgées à la retraite par rapport aux personnes sur le marché du travail augmente aussi. Nous hériterons donc d’une déficience matérielle à long terme du revenu, et ainsi une réduction du niveau de vie de ceux qui sont retraités de même que de celui de la population au travail, laquelle doit maintenant soutenir des coûts de plus en plus élevés pour les retraités. De faibles taux d’intérêt amènent aussi des prix plus élevés pour l’immobilier résidentiel et les autres dépenses d’importance des consommateurs puisqu’ils laissent le champ libre à plus d’emprunts.  

Du même côté, des taux d’intérêt peu élevés augmentent la valeur des dividendes, surtout lorsque les dividendes s’accroissent, alors que l’écart entre le rendement des actions et les taux d’intérêt s’élargit. Il en résulte donc des prix plus élevés pour les actions. À cela s’ajoute le fait que les compagnies qui empruntent des fonds pour opérer ont des coûts d’intérêt plus faibles, ce qui provoque l’accélération des profits.  

Les taux d’intérêt faibles à l’heure actuelle sont sans précédent, alors qu’ils ont chuté chaque année depuis 2008, lorsque le système financier global s’est pratiquement écrasé.

En plus de ces taux préfabriqués, les banques centrales ont aussi imprimé de l’argent et l’ont utilisé pour acheter des obligations et des hypothèques pour diriger les taux d’intérêt à la baisse, alors que leurs achats massifs à des prix encore plus faibles ont annihilé la relation offre-demande normale. Ce fut une course à l’échelle mondiale vers le plus bas étalon afin de soutenir les dépenses des consommateurs tout en abaissant les coûts domestiques pour mieux faire concurrence avec les exportations.

Maintenant, voici les raisons pour lesquelles je crois que les banques centrales se sont fourvoyées:

  • Les taux créent des distorsions sur des marchés rationnels. Les investisseurs ont le droit dans un pays libre d’avoir des marchés libres, non pas des marchés « arrangés ».Le risque devrait être rémunéré de façon juste.
  • De faibles taux d’intérêt contribuent à la destruction du processus de création de richesse, s’il n’est pas sur une base strictement temporaire, particulièrement pour les gens plus âgés qui devront réduire leurs dépenses ou acheter des actifs à rendement plus élevé, lesquels sont associés très souvent à un niveau de risque plus important qu’ils ne devraient peut-être pas encourir. Les sept dernières années depuis l’effondrement de 2009 semblent affirmer que les faibles taux d’intérêt sont plus que temporaires.
  • Les faibles taux d’intérêt ne créent simplement qu’un retard entre l’ajustement éventuel à la réduction de l’endettement et la reconstruction des épargnes. En attendant, cependant, le consommateur pourrait devenir encore plus endetté. Une fois que les taux d’intérêt auront atteint des niveaux normaux, les perspectives sérieuses de faillites et la réduction des niveaux de vie surtout pour les personnes âgées deviendront plus évidentes. Ces mêmes taux amènent également vers un niveau excessif d’endettement, et éventuellement une réduction des dépenses sociales et autres.
  • De faibles taux d’intérêt conduisent à un manque de discipline de la part des consommateurs, des entreprises et des gouvernements. En conséquence, on assiste à  « l’impression de billets ». Il peut en découler aussi un risque systémique plus élevé pour les entreprises, et possiblement des faillites corporativeslorsque les taux sont normalisés. Ils mettent aussi un frein à l’ajustement graduel à la réalité économique en soutenant un niveau de vie impossible à préserver de façon raisonnable. Un tel ajustement peut devenir insupportable.
  • Des taux d’intérêt peu élevés retardent le retour à la croissance et à la prospérité puisqu’ils reportent les corrections qui doivent être apportées aux bilans financiers, pour qu’enfin de nouveaux investissements productifs soient effectués et que la croissance économique s’ensuive. Des consommateurs surendettés ne peuvent sembler conduire à tel renouveau.
  • De faibles taux d’intérêt n’ont pu stimuler le commerce puisque la plupart des nations à travers le monde ont suivi le fil et ont annoncé des coupures de taux de leur cru. Il en résulte, cependant, un impact négatif à long terme pour toutes les économies sans avantage justifiable.

Dès maintenant, l’hésitation de la part de la Réserve fédérale américaine, un mois après l’autre, pour corriger l’injustice, même de façon minimale, illustre la direction inévitable vers des conséquences négatives, qui pourront se cumuler à mesure que la distorsion persiste.  Il n’y a aucune raison de douter, puisque le médicament n’a pas guéri le patient, en dépit de la multiplication des prescriptions, que l’inévitable pointe à l’horizon.   

Si les banques centrales sont réellement indépendantes des politiques, je suggère que les chefs des banques centrales acceptent graduellement et en tandem, de hausser les taux, de façon à ne permettre à aucun pays d’aller  « quêter auprès de son voisin ». Ainsi, nous pourrions éviter plusieurs soubresauts intempestifs pour l’économie mondiale et tempérer les faillites et la souffrance qui en résulte.

 

Stephen Jarislowsky

Octobre 2016

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